top of page
Rechercher

Musées et publics jeunes : Faire un pas de côté pour créer la rencontre

« Les 18-25 ans ne s’intéressent pas aux musées. »

Cette affirmation ne serait-elle pas un stéréotype ? Les jeunes ne désertent pas les institutions muséales, ils font surtout face à un doute de légitimité et à des pratiques culturelles fragmentées qui rendent l’accès moins évident. Un vrai besoin d’accompagnement se fait sentir, qui, lorsqu’il est initié, fait évoluer leur rapport aux institutions.


À Arras comme à Dunkerque, des projets participatifs tels que des expositions conçues par des lycéens, des dispositifs de médiation « remixés » par des étudiants, des espaces aménagés pour expérimenter ou encore de formats plus événementiels montrent comment la co‑construction et l’expérience axées, sur les besoins des jeunes adultes, peuvent ouvrir des perspectives pour toucher durablement ces publics.


Les jeunes adultes : un public curieux mais fragile dans sa légitimité

Dans un contexte où l’environnement numérique occupe une place considérable et où l’actualité peut parfois sembler pesante, beaucoup de jeunes adultes recherchent des lieux où ralentir, souffler et se reconnecter à quelque chose de tangible. Les musées peuvent devenir ces espaces de respiration et de décélération, à condition d’en réinventer les codes pour les rendre plus accueillants et plus proches de leurs pratiques.


Les médiatrices du Musée des Beaux‑Arts d’Arras ont l’occasion de travailler avec les jeunes adultes et font le constat que ces derniers ne manquent pas d’intérêt pour la culture et l’art, mais sont plutôt en manque d’assurance face aux collections muséales.


 « Ils ont peur de ne pas avoir les codes, de mal comprendre. Ils pensent que ce n’est pas pour eux. », témoigne Mathilde Fourmaux, médiatrice culturelle auprès des publics scolaires.

Ce sentiment d’illégitimité, largement documenté dans les études sur les publics jeunes, nourrit une autocensure. Il s’alimente aussi de souvenirs d’enfance où le musée était vécu comme un lieu contraint, un espace où l’on devait rester sage, marcher lentement, « faire l’effort ». Beaucoup associent encore la visite à une forme de performance intellectuelle, loin de leurs pratiques culturelles plus fluides et spontanées.


« Les jeunes adultes attendent des clés de lecture, un accompagnement, et surtout une médiation qui relie les œuvres à leurs pratiques culturelles », complète Mathilde. Jeux vidéo, séries, formats courts, réseaux sociaux… Ils ont développé une vraie agilité dans la navigation entre les contenus, mais aussi une lassitude qui s’installe face à la surabondance d’informations. Leur attention est dynamique mais assez volatile. Ils cherchent des expériences qui donnent du sens, pas des injonctions à tout comprendre.

 

Avec le musée d'Arras, des lycéens de l’établissement professionnel Jacques le Caron créent une exposition dans le cadre du projet EROA

Depuis dix ans, plusieurs musées des Hauts-de-France (FRAC Dunkerque, Musée Sandelin de Saint‑Omer…) confient des œuvres authentiques à des lycéens dans le cadre du dispositif EROA (Espace Rencontre avec l'Œuvre d'Art - Académie de Lille).


Montage avec des élèves du projet EROA © Marine Fourmaux, Saint-Vaast Musée des Beaux-Arts d'Arras
Montage avec des élèves du projet EROA © Marine Fourmaux, Saint-Vaast Musée des Beaux-Arts d'Arras

Pendant un mois, les élèves présentent régulièrement l'exposition conçue à d’autres publics au sein même de l'établissement scolaire. En amont, ils participent à la mise en place de la scénographie selon leur filière d’étude (cimaises à roulettes, bancs réalisés par les élèves ferronniers…), rédigent les textes, conçoivent la médiation orale. « Souvent, c’est la première fois qu’ils parlent en public. Il faut les aider à dédramatiser. », explique Mathilde.


Montage avec des élèves du projet EROA © Marine Fourmaux, Saint-Vaast Musée des Beaux-Arts d'Arras
Montage avec des élèves du projet EROA © Marine Fourmaux, Saint-Vaast Musée des Beaux-Arts d'Arras

Ce travail modifie leur rapport au musée via une montée en confiance, un sentiment de légitimité et une appropriation des œuvres. L’anecdote de Mélina, lycéenne, remplaçant au pied levé un camarade absent lors du vernissage, et découvrant la médiation est assez illustrative de la force du dispositif :  la jeune femme se porte volontaire, enthousiaste, l’année suivante pour faire partie du projet renouvelé.

Pour les médiatrices, l’enjeu est clair : « Construire des passerelles entre les œuvres et leurs expériences. »


Ce type de projet répond à une attente importante, celle de voir des contenus plus vivants, qui dialoguent avec le présent, qui ne se contentent pas d’être « montrés ». Cela invite à une expérience plus sensible. Les jeunes ne cherchent pas forcément plus de technologie, mais davantage d’incarnation et de situations où ils peuvent être acteurs.


Projet Master MEM[1] : remixer la médiation avec les futurs professionnels

Un autre partenariat du MBA d’Arras avec les publics jeunes est celui avec le Master MEM de l’Université d’Artois. Pendant deux ans, les étudiants conçoivent, prototypent et testent de nouveaux dispositifs de médiation, en s’appuyant sur la méthode CQQCOQP[2] et sur des rencontres avec les publics.


Le musée y trouve un double bénéfice :

  • un regard neuf sur des outils de médiation parfois anciens ou peu ergonomiques,

  • des propositions sensibles, audacieuses, ancrées dans la réalité du terrain.


La Quête du moine damné, une médiation théâtralisée en lien avec les collections médiévales du musée des Beaux-Arts d’Arras © Louise Chérel, Master Expographie Muséographie Ecoresponsable (2024-2026 – Université d’Artois)
La Quête du moine damné, une médiation théâtralisée en lien avec les collections médiévales du musée des Beaux-Arts d’Arras © Louise Chérel, Master Expographie Muséographie Ecoresponsable (2024-2026 – Université d’Artois)

« Malgré un cadre exigeant, ils ont proposé des dispositifs dont certains seront intégrés à l’offre permanente, comme l’atelier de composition florale réinterprété pour la Nuit des Musées 2026. », évoque Mathilde.


Ces expérimentations rejoignent une autre aspiration des jeunes, celle de comprendre comment les musées fonctionnent, comment les choix se font, ce qui est montré ou non. Ils attendent des institutions une forme de transparence, une capacité à assumer des positions et une ouverture à des formes culturelles longtemps considérées comme périphériques.


L’événementiel comme offre adaptée pour toucher les 18-25 ans : l’exemple du FRAC Grand Large

Si les projets longs permettent souvent de changer la relation au musée, l’événementiel joue un rôle complémentaire et crée une autre forme d’entrée plus festive et moins intimidante.


Le FRAC Grand Large de Dunkerque incarne cette démarche avec des nocturnes, DJ sets au Belvédère du 5ᵉ étage, ateliers participatifs et collaborations avec des intervenant.e.s parfois inattendu.e.s qui attirent un public jeune qui ne franchirait pas spontanément les portes d’un musée.

Trois leviers se dégagent : convivialité, expérimentation et formats courts. Ces propositions correspondent à des pratiques culturelles spontanées, où l’on décide au dernier moment et où l’on cherche un lieu accueillant, sans pression, une manière de vivre marquée chez les jeunes. Ils cherchent des espaces où l’on peut autant participer que simplement être là, sans devoir « faire ses preuves ».


JEP 2025 © Leslie Fernandez - FRAC Dunkerque
JEP 2025 © Leslie Fernandez - FRAC Dunkerque

L’événementiel joue un rôle clef. Lors du Week-end des Frac (WEFRAC)[3] 2024, un atelier de nail art inspiré des œuvres de la collection a par exemple attiré un public jeune nombreux, alors qu’il s’agissait d’un événement « tout public ».


Ces événements suscitent parfois des interrogations internes : les jeunes viennent‑ils uniquement pour la fête ? Camille Fund, chargée de médiation culturelle nuance : « Ces moments ne sont pas sans sens, ils soutiennent la scène locale, créent des ponts avec les expositions et éveillent la curiosité. Certains jeunes reviennent ensuite. »


Elle rappelle aussi que l’événementiel n’est qu’une première étape qui favorise la familiarisation, la rencontre, l’envie d’en connaître davantage. La relation durable se construit ensuite dans les projets de médiation (ateliers, laboratoires, parcours) où les jeunes trouvent des espaces de création, de discussion et d’expérimentation. L’événementiel ouvre la porte, la médiation installe la relation.


Au FRAC Grand Large, l’événementiel ne se limite effectivement pas à attirer ponctuellement des jeunes mais s’inscrit dans une stratégie plus large d’ouverture et de création de liens durables. Le Labo Art Média évoqué est né d’un constat simple selon Camille : « Les jeunes hors cadre scolaire ne franchissent pas spontanément les portes d’un musée. L’idée a donc été de créer un espace pensé pour eux, en partenariat avec La Condition Publique à Roubaix, déjà ancrée dans les réseaux jeunesse. ». Le FRAC a invité des jeunes volontaires du territoire, en s’appuyant sur un réseau local (mission locale, associations…) et a imaginé un dispositif où médiateurs, designers et artistes accompagnent les participants sur le long terme. Quatre jeunes ont ainsi suivi la saison entière, découvrant chaque semaine les coulisses du FRAC, ses collections, ses métiers, et développant leurs propres pratiques créatives.


Camille souligne que les jeunes représentent aujourd’hui un public important pour le FRAC, une génération en recherche d’espaces de pratique, de création et de sociabilité. Le Labo Art Média mobilise par exemple deux médiatrices et un travail conséquent de prospection, coordination et suivi. Une partie des actions se déroule hors les murs, notamment dans les maisons de quartier, afin d’aller vers des jeunes qui ne viendraient pas d’eux‑mêmes. Le développement de ces partenariats constitue désormais un axe majeur du service des publics.


En sortant du cadre strict des arts plastiques et en s’ouvrant aux pratiques hybrides, le FRAC fait ce « pas de côté » qui permet la rencontre.

 

Vers une stratégie publics jeunes : pistes et enjeux

À Arras et à Dunkerque, ces expériences donnent du grain à moudre pour repenser une stratégie dédiée aux 18-25 ans :

  • Co‑construction : impliquer les jeunes dans la création de contenus.

  • Expérience : favoriser la prise de parole, la manipulation, la scénographie.

  • Partenariats : lycées, universités, écoles, autres institutions culturelles et associations identifiées par les jeunes.

  • Accompagnement : donner des clefs, rassurer, valoriser les compétences.

  • Événementiel : créer des moments d’entrée accessibles, festifs, décomplexés.


Ces pistes reflètent une capacité des institutions à se positionner, de prendre soin, de proposer des endroits où l’on peut se sentir bien physiquement, intellectuellement, émotionnellement.


Des pratiques de médiation redéfinies au contact des jeunes

Pour les médiatrices, ces démarches changent leur pratique : « Il faut se rendre plus accessibles, s’adapter à leur compréhension, garder l’esprit créatif. », conclue Mathilde.


La posture évolue aussi ; elle est moins verticale et plus collaborative. L’expertise scientifique demeure, mais elle s’articule avec l’observation, les ressentis et la co‑écriture. « Leur regard bouge nos évidences. » Les jeunes rappellent que la médiation n’est pas seulement un outil, mais une relation.


Les projets menés à Arras et les formats événementiels du FRAC illustrent justement cette demande à la fois d’accompagnement humain et aussi d’expérimentation dans un cadre de rencontre en lien avec leurs pratiques contemporaines. La médiation culturelle peut se positionner dans cette intention de création de lieux d’émancipation, où l’on apprend autant qu’on transmet.


Créer un lien durable avec les 18‑25 ans, c’est laisser une place active, ouvrir les coulisses et de faire confiance à la créativité des jeunes adultes, tout en répondant à leur besoin d’éthique et de sincérité.


 

Pour aller plus loin

Les établissements et programmes culturels cités :


Exemples de projets menés avec les jeunes adultes

 

Des écrits sur la thématique :


[1] Master Expographie Muséologie, Université d’Artois

[2] La méthode CQQCOQP est un outil d'analyse qui aide à comprendre une situation ou à résoudre un problème en posant une série de questions clés. Chaque lettre de l'acronyme représente une question : C pour Comment ? Q pour Qui ? Q pour Quoi ? C pour Combien ? O pour Où ? Q pour Quand ? et P pour Pour quoi faire ?

[3] Le Week-end des Frac (WEFRAC), rendez-vous national annuel du réseau des Fonds régionaux d’art contemporain

 
 
 

Commentaires


Les commentaires sur ce post ne sont plus acceptés. Contactez le propriétaire pour plus d'informations.

Merci de vous être abonné !

  • LinkedIn

© 2026 La Lucarne 

bottom of page