Entre fermeture et réouverture : médiation réinventée
- Léa Klein

- 21 avr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 avr.
Travaux de mise aux normes, extensions, refontes muséographiques… De nombreux musées ferment aujourd’hui pour de longues périodes. Privées de leurs murs, les équipes doivent pourtant maintenir la présence du musée dans son écosystème et imaginer de nouvelles formes de rencontre. Entre actions hors-les-murs, coconstruction, dispositifs sensibles ou stratégies numériques, ces fermetures deviennent des possibilités d’expérimenter et d’envisager autrement la relation aux publics. La pratique du Musée de Bar-le-Duc et celle du Musée national de la Marine éclaire ces enjeux : comment continuer d’exister sans lieu d’accueil ? Comment préparer une réouverture qui transforme durablement les pratiques de médiation ?
Quand le musée ferme, la médiation s’ouvre
La fermeture d’un musée n’a rien d’un temps suspendu. C’est un moment où l’institution se reconfigure, où les équipes repensent leurs manières d’être présentes. Sans lieu d’accueil, le musée doit éviter un risque : s’effacer du paysage mental des visiteurs. Dans ce contexte, la médiation devient un outil de continuité et de transformation. Elle maintient la relation, raconte parfois les coulisses, rend les collections visibles différemment. Elle devient un geste d’ouverture dans une période de fermeture.

Maintenir les publics, en rencontrer d’autres
Au Musée barrois (Meuse), fermé depuis 2021, la priorité a été claire. Sa directrice, Claire Paillé, résume la commande politique : « garder le lien avec les publics, continuer les actions malgré la fermeture ». Très vite, l’équipe y voit aussi une opportunité : « profiter de la fermeture pour toucher de nouveaux publics ». Cette dynamique, fidéliser et élargir, oblige à sortir du réflexe de fréquentation pour entrer dans une logique de relation. À BarleDuc, cela se traduit par le maintien des ateliers et conférences dans des lieux partenaires, des actions auprès de publics spécifiques (handicap psychique, maison d’arrêt), et une présence renforcée dans les événements de la ville. L’enjeu est simple : rester présent dans la vie culturelle locale, même sans bâtiment.
Coconstruction : une écoute privilégiée
Au Musée national de la Marine, la fermeture a pris une autre forme : un chantier massif mobilisant les équipes sur la restauration. « Nous n’avions pas la possibilité d’aller sur le terrain », explique Mathilde Teissier, chargée de médiation. Plutôt que des actions hors-les-murs, l’équipe investit une autre stratégie : la coconstruction. Un travail de fond pour la réouverture. Plusieurs démarches structurent cette période : un hackathon avec des collégiens pour imaginer leur « visite idéale », un travail avec des soignants et des EHPAD autour de la médiation sensible, des rencontres avec des publics du champ social pour comprendre leur rapport à la mer, et un accompagnement par une psychiatre du trauma pour anticiper les réactions à de nouveaux dispositifs in situ (grande vague immersive). « Trois ans de réflexion pour coconstruire sans brusquer, sans imposer », précise Mathilde Teissier. La fermeture devient un moment d’écoute, où l’on récolte envies, besoins et appréhensions.
Hors-les-murs : un laboratoire de médiation
Les actions hors-les-murs ne sont plus seulement des solutions temporaires. Elles deviennent des espaces d’expérimentation, des manières d’habiter autrement le territoire. Le Musée barrois en offre une illustration concrète. Notamment : deux expositions par an à la médiathèque, des expositions dans des lieux inattendus comme la piscine municipale, des « conférences transats » en plein air, des livrets enfants, et une communication numérique soutenue autour du récolement. Ces initiatives amènent le musée dans des lieux du quotidien, là où les publics vivent et circulent.

Le numérique comme fil de continuité
Pour maintenir le lien, le Musée de la Marine a misé sur le numérique : websérie sur les travaux, podcasts avec les musées portuaires du réseau, contenus clés en main pour des activités familiales chez soi. Ces formats ont permis de raconter le chantier et de préparer la réouverture. Mais l’équipe nuance : « le numérique dans les espaces d’exposition prend beaucoup l’attention des visiteurs ». À l’heure du bilan, le lowtech apparaît plus propice à l’expérience sensible.
Défis logistiques, gains relationnels
La médiation hors-les-murs transforme le travail des équipes. Claire Paillé évoque « beaucoup de manutention » et un travail chronophage pour préparer les expositions délocalisées. Trouver des lieux disponibles relève parfois du casse-tête. Mais ces contraintes s’accompagnent d’un bénéfice : « aller vers les publics, créer un lien avec le médiateur avant de revenir au musée ». Au Musée de la Marine, les défis ont été d’un autre ordre : tester les dispositifs en conditions réelles, ajuster les parcours, vérifier que les outils sensoriels fonctionnent pour tous. Le « sac du marin », imaginé pour les 3-5 ans, a dû être allégé, certains dispositifs numériques repensés. Un comité d’usagers accompagne les ajustements.

Une médiation durablement transformée
La fermeture n’est pas une parenthèse, elle devient un tremplin. Au Musée barrois, plusieurs pratiques devraient perdurer : liens avec les publics éloignés, hors-les-murs, diversification des œuvres grâce aux facsimilés. Au Musée de la Marine, la réouverture ouvre un nouveau cycle : médiation plus sensorielle, parcours intergénérationnels, équilibre entre numérique et lowtech, et ouverture au hors-les-murs depuis 2025 pour les publics du champ social. Dans les deux cas, la réouverture n’est pas un retour à l’identique. Elle porte les traces de ces années d’écoute, de tests et de déplacements. La fermeture construit la réouverture !
Articles sur le sujet des musées fermés
Rondot Camille, « Signifier l’ouverture tout en matérialisant la fermeture : les musées sur les réseaux sociaux numériques », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°24/2, 2024, p.95 à 112



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