Le musée, nouvel espace de remobilisation ?
Dernière mise à jour : 12 oct.
Le musée peut-il aider à reprendre confiance, à retrouver la voie de l’emploi ou celui de l’école ? Longtemps perçu comme un lieu de savoir, de transmission patrimoniale, parfois intimidant, le musée contemporain cherche aussi à devenir un espace d’appui et de remobilisation pour des parcours fragilisés. L’utilisation du théâtre autour des collections auprès de demandeurs d’emploi longue durée ou encore l’accueil pérenne d’un micro-collège pour des adolescents en décrochage scolaire sont des expériences qui interrogent la place du musée dans les parcours d’insertion et éducation.
L’expression théâtrale au Musée Bartholdi ou « L’Art d’Accéder à l’Emploi »
Le cadre feutré d’un hôtel particulier abritant le Musée Bartholdi à Colmar a été, durant quatre jours, un espace d’expérimentation pour des demandeurs d’emploi longue durée ou isolés. Intitulé « Imagine ton musée », ce projet réunit quatre acteurs : l’institution muséale, France Travail, l’association culturelle et solidaire régionale Tôt ou T’Art et les comédiens de la compagnie On nous marche sur les fleurs.

Le dispositif s’organise sous la forme d’un stage intensif de 18 heures. Loin des simulations d’entretiens d’embauche traditionnelles, souvent centrées sur la préparation aux codes du recrutement, le projet utilise un détour par l’œuvre et la pratique théâtrale.
« Une visite consacrée à Auguste Bartholdi permet à chaque participant de choisir une œuvre. Chacun compose ensuite un texte personnel à partir de ce qu’elle lui évoque. Le travail se poursuit avec le corps et la voix. », décrit Luna Bossuet, Chargée de mission projets expérimentaux pour Tôt ou t’Art. Lors de la restitution finale, face aux recruteurs, le cadre habituel de la rencontre professionnelle laisse place à un temps d’écoute où chacun peut être reconnu dans ce qu’il a construit.
Les compétences psychosociales comme ressources
Le projet fait une place importante aux compétences psychosociales telles que la capacité à entrer en relation et à se présenter, à coopérer. « Parler d’une œuvre permet aussi de parler de soi. Cela permet de contourner les mécanismes de blocage psychologiques liés à la situation de chômage. », explique Anne-Sophie Saettel, responsable du Service des publics du musée.

Le projet agit ainsi sur plusieurs dimensions de la remobilisation : estime de soi, aisance à l’oral, socialisation et projection vers l’emploi ou la formation. L’expérience muséale devient alors un point d’appui pour renforcer la confiance en ses propres capacités. Ce qui a été expérimenté et concluant au musée peut être remobilisé dans d’autres contextes : Rappelez-vous ce que vous avez réussi à faire au musée. « Même les personnes les plus hésitantes au départ se laissent vite prendre au jeu, tissent de nouveaux liens et retrouvent des ressources qu’elles croyaient perdues. », écrit Mélanie Moreau côté France Travail.
Le musée se positionne ici comme un lieu où l’on peut expérimenter une autre manière d’être en relation, en lien avec la dimension humaniste portée par l’œuvre de Bartholdi.
Faire « école » au Mucem pour recréer du lien scolaire

À Marseille, le Mucem s'inscrit dans cette même dynamique en accueillant, au cœur du Fort Saint‑Jean, une micro‑structure éducative pensée comme un espace d’apprentissage à part entière. Le dispositif accompagne une dizaine d’adolescents confrontés à un décrochage important, à une phobie scolaire ou à un refus scolaire anxieux.
Le musée se positionne comme un environnement capacitant, où l’expérimentation et le droit à l’erreur peuvent soutenir la remobilisation. L’objectif est de permettre aux jeunes, via ce cadre d’apprentissage informel, de retrouver progressivement une posture d’élève, un contexte différent de celui qui était devenu source d’angoisse.
« La beauté comme levier de remobilisation »
L’approche du Mucem accorde une place importante à l’esthétique et au contact avec les œuvres et les objets. « La posture des médiateur·rice·s est essentielle : le droit à l’erreur, la reformulation, le temps long. C’est un luxe de pouvoir prendre le temps avec les publics. », explique Nelly Odin, chargée des publics scolaires.
Micro-collège © MUCEM
La médiation s’adapte aux élèves autour de 3 axes :

Expérimenter à l’abri des regards : Le mardi, jour de fermeture du musée, les collégiens investissent les espaces. Ils peuvent essayer différents modes d’expression dans un cadre moins exposé au regard des autres.
Partir de l’objet du quotidien : Musée de société, le Mucem conserve des objets populaires et anthropologiques qui servent de supports pour faire émerger des récits personnels. « Le musée est un répertoire d’idées, d’images, de récits pour travailler l’histoire, l’écriture, l’oral. », explique Audrey Marbouty, enseignante de la classe.
Apprendre par le projet : L’enseignante et l’assistante pédagogique travaillent de manière transdisciplinaire. À partir des expositions, les élèves écrivent, photographient et découvrent les coulisses du musée, notamment l’encadrement ou le soclage, avec les régisseurs. « On remet au centre la place du plaisir d’apprendre », résume l’enseignante.
« Cette démarche s’inscrit dans la politique de développement des publics du Mucem qui investit notamment les questions de santé mentale et de bien-être, en lien avec la volonté de renforcer notre rôle d’agora et d’inclusion pour la jeunesse.», enrichi Cécile Dumoulin, responsable du département du développement culturel et des publics.
Cette volonté de renforcer la participation des adolescents à la vie de l’institution se prolonge avec le Conseil des jeunes. Les élèves du micro-collège ont vocation à prendre part à certaines phases de conception des expositions, faisant évoluer encore davantage leur place de participants aux processus de co-construction. Une telle démarche pose alors leur capacité à contribuer à la définition des contenus et des pratiques du musée.
Regards sur l’impact de la médiation inclusive
Bien que les publics cibles diffèrent, les deux projets reposent sur des principes socioculturels comparables. L’œuvre est utilisée comme support de médiation et d’expression, les professionnels comme ressources pour favoriser la prise de parole, la socialisation et l’expérimentation. Le musée apparaît comme un environnement propice à la remobilisation et au lien social.
D’un côté, l’axe de l’insertion professionnelle à Colmar s’adresse à des demandeurs d’emploi confrontés à l’isolement. Le levier principal y est le détour par la pratique théâtrale et la prise de parole sur les collections pour travailler des compétences utiles à l’insertion professionnelle.
À Marseille, le levier repose sur l’immersion quotidienne dans les espaces du musée et le contact avec les collections pour retrouver le plaisir d’apprendre.
Dans les deux cas, l’œuvre ou l’objet permet d’entrer dans une relation moins verticale au savoir, de prendre la parole, d’expérimenter et de retrouver une place dans un groupe.
Un musée au service de l’inclusion sociale
Qu’il s’agisse de retrouver le chemin de l’emploi ou de réinvestir progressivement l’espace public et les apprentissages, les musées peuvent s’inscrire aux côtés du travail social et de l’éducation comme des espaces intermédiaires. En offrant un cadre où l’on peut expérimenter, se tromper et prendre le temps d’apprendre, ils montrent que la culture peut contribuer à la remobilisation et au lien social. Ces expériences interrogent aussi le musée lui-même. Elles invitent à repenser les pratiques de médiation, les collaborations avec d’autres acteurs et la place donnée aux personnes accompagnées dans la vie de l’institution. Du public que l’on accueille au participant que l’on associe, le musée peut ainsi faire évoluer sa manière d’être en relation avec la société.
Dès lors, comment ces nouvelles manières de d'accueillir et d'accompagner les publics peuvent-elles contribuer à faire évoluer la place du musée dans la société ?
Pour aller plus loin
Dans le cadre du dispositif « L’Art d’Accéder à l’Emploi » de France Travail qui utilise l’art et la culture pour aider les demandeurs d’emploi à renforcer leur confiance et faciliter leur insertion professionnelle.
Service public de l’emploi en France, créé pour remplacer Pôle emploi depuis le 1er janvier 2024, et visant à centraliser, simplifier et personnaliser l’accompagnement des demandeurs d’emploi et des entreprises.
Décret n° 2025-1155 du 2 décembre 2025 instituant un conseil de jeunes au sein de certains établissements publics culturels
Pour aller plus loin
Quelques projets inspirants




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