La médiation littéraire, parent pauvre de la médiation culturelle ?
- Azza Frossard Cherif

- il y a 6 jours
- 5 min de lecture
Souvent perçue comme une simple promotion du livre, la médiation littéraire est en réalité une discipline complexe qui crée une rencontre sensible entre un texte et son public. Si elle semble parfois « invisible » au regard des dispositifs spectaculaires que l’on peut rencontrer dans le milieu muséal, elle déploie pourtant des stratégies singulières pour lever les freins à la lecture. À travers la notion de «chemin buissonnier» et le prisme de la littérature de jeunesse, cet article explore les enjeux d'une pratique qui, loin d'être secondaire, redéfinit notre rapport à l'imaginaire et à l'objet-livre.

Un chemin buissonnier balisé
Pour poser le cadre de cette pratique, on peut s'appuyer sur les travaux d’Élisabeth Caillet et d’Évelyne Lehalle. Dans leurs réflexions sur la médiation culturelle, elles définissent métaphoriquement cette action comme un « chemin buissonnier balisé ». Cette image est particulièrement juste pour le domaine du livre : la médiation n'est pas un cours magistral ou une analyse littéraire froide, mais un sentier qui autorise la flânerie, l’interprétation personnelle et le détour. Le rôle du médiateur est ici crucial : il est celui qui sécurise cet espace de liberté par un « balisage » discret – des clés de compréhension, des contextes, des mises en voix – permettant à chacun de s'approprier l'œuvre à son rythme et selon sa propre sensibilité, sans crainte du jugement.

La singularité de l’objet-livre
La médiation littéraire se distingue des autres formes de médiation (artistique ou scientifique, par exemple) par la nature même de son support. Comme le souligne Sylvie Vassallo, directrice du Salon de la Presse et de la Littérature Jeunesse (SLPJ) de Montreuil en Seine-Saint-Denis, le livre est un objet culturel matériel dont la forme induit la pratique. Contrairement à une œuvre que l'on contemple à distance dans un musée ou un centre d’art, le livre nécessite une manipulation intime, physique et tactile. Cette matérialité est le premier levier de la médiation : le médiateur accompagne non seulement la compréhension d'un texte ou d’images, mais aussi l'apprivoisement d'un objet que l'on touche, que l'on tourne, que l'on « habite ». C'est dans ce rapport de proximité que se noue le dialogue entre l'auteur et/ou l’illustrateur et son lecteur.
« Le livre n’est qu’un prétexte, un point de départ pour créer une relation, un échange, un jeu. » — Hervé Tullet, auteur et illustrateur.

L’observatoire de la littérature de jeunesse
C'est ici que mon regard de médiatrice en littérature de jeunesse s'aiguise. Dans ce secteur, le livre est souvent une œuvre d'art totale : albums très graphiques aux formats audacieux, pop-ups sculpturaux parfois spectaculaires, jeux de typographies et de textures, etc. La médiation en littérature de jeunesse n'est pas une catégorie à part parce qu'elle s'adresserait à un public « en devenir » ou « à éduquer », mais parce que la construction même de ces ouvrages induit une médiation singulière. Elle pousse à inventer des méthodes, des dispositifs – lectures performées, mises en espace scénographiques, ateliers sensoriels… – qui redonnent corps au récit. Ce focus sur la jeunesse montre que la médiation littéraire est avant tout une affaire d’animation au sens étymologique du terme : anima, « donner vie », « mettre en vie » ; une stratégie transposable à tous les publics pour briser la sacralisation parfois intimidante du papier.

Quelle place dans le paysage culturel ?
Malgré cette richesse, la médiation littéraire peine parfois à être reconnue à sa juste valeur au sein du secteur culturel. Les données du dernier Baromètre du Centre National du Livre (CNL) montrent pourtant un besoin croissant d'accompagnement : si une grande majorité de la population en France se déclare lectrice, le temps accordé à la lecture recule de manière significative, notamment chez les 15-24 ans. Dans les budgets et les programmations, le livre reste souvent dans l'ombre du spectacle vivant ou des arts plastiques, jugés plus « visuels ». On la considère parfois comme le parent pauvre, sans doute parce qu'elle agit sur le temps long et dans l'intimité du foyer, de la bibliothèque ou de l’école. Pourtant, elle est le maillon essentiel qui transforme la lecture en un véritable acte de citoyenneté et d'émancipation.

Le Salon de Montreuil : laboratoire d’expérimentation et d’innovation
S’il est un lieu où cette vitalité prend corps, c’est au SLPJ de Montreuil. Véritable pionnier en la matière et manifestation de très grande ampleur de la médiation littéraire en France, le Salon a su transformer l'exposition du livre en une expérience immersive totale. Par ses dispositifs hors-les-murs également, comme son célèbre Parc d’attractions littéraires estival, il sort le livre des lieux institutionnels pour l’amener dans l’espace public. À travers des parcours sensoriels et une scénographie qui met l’image en volume, cette manifestation annuelle prouve que la médiation littéraire peut être aussi dynamique et attractive qu'un festival. La médiation ne s'y contente pas de présenter une œuvre, elle crée les conditions d'une expérience collective et ludique, rendant la littérature à nouveau désirable.
Conclusion : le lecteur, architecte du sens
En fin de compte, cette médiation nous ramène à une vérité fondamentale énoncée par Roland Barthes: c’est le lecteur qui, par son parcours et sa sensibilité, « construit » le contenu du livre. Propos dont est aussi convaincu l’auteur-illustrateur jeunesse Hervé Tullet, affirmant que ses livres « ne sont pas finis », car le lecteur doit les inventer par sa propre lecture.
Dès lors, qui est vraiment le médiateur ? Est-ce celui qui mène l’action de médiation ou est-ce le livre lui-même ? En réalité, le médiateur est celui qui s’efface au bon moment pour laisser place à cette rencontre. La médiation littéraire n’est pas le parent pauvre de la culture ; elle en est peut-être la forme la plus exigeante et la plus belle, car elle parie sur l’émancipation par l’imaginaire.
Sources et ressources complémentaires pour aller plus loin :
Caillet Élisabeth & Lehalle Évelyne, À l'approche du musée, la médiation culturelle, éd.Hermann, 1996 (consultable sur Gallica)
CNL (Centre National du Livre)/IPSOS, Baromètre 2025 : Les Français et la lecture.
Site officiel du SLPJ Montreuil : slpjplus.fr (voir focus sur le Parc d'attractions littéraires et les dispositifs de médiation).
Vassallo Sylvie, La littérature de jeunesse, un art de la rencontre, Archives du SLPJ de Montreuil et article Télérama
« Le livre est une attraction », Parc d’attraction littéraire du SLPJ, article des archives du département de la Seine-Saint-Denis, 2018
Barthes Roland, Le Plaisir du texte, éd. du Seuil.
États Généraux de la Lecture pour la Jeunesse, Restitutions et enjeux.
Ressources des éditions Bayard sur l’auteur-illustrateur Hervé Tullet



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